PRÉVISION ÉCONOMIQUE


PRÉVISION ÉCONOMIQUE
PRÉVISION ÉCONOMIQUE

La prévision économique n’est pas une activité nouvelle; ce qui ne date guère que du début du XXe siècle, c’est la promotion de la prévision économique en tant que fonction spécialisée, distincte des décisions qu’elle éclaire. Ce changement est dû à la fois à l’évolution générale des comportements vers plus de rationalité méthodique et au besoin d’une prévision à plus long terme qui soit néanmoins précise.

Ce besoin est issu de quatre transformations opérées dans l’activité économique. La première est l’allongement du circuit de production qui oblige à engager des dépenses longtemps avant la rentrée des recettes. La deuxième, liée à la première, est l’augmentation de la dimension des outils de production et donc de l’ampleur des séries, ce qui implique un risque important de mévente. La troisième est un élargissement géographique des marchés qui rend impossible une prévision intuitive de leur évolution. La quatrième, enfin, est l’extension du régime du salariat et l’augmentation des garanties données aux salariés qui rendent beaucoup plus difficile l’ajustement de la production aux évolutions des ventes. Dans le passé, l’artisan fabriquait selon les commandes d’une clientèle qu’il connaissait et ajustait le rythme de son activité à l’ampleur des demandes qu’il devait satisfaire; aujourd’hui, on prospecte et on équipe des gisements de minerai pour répondre à une demande mondiale qui s’exprimera plusieurs années après.

La montée du besoin a été accompagnée d’une progression des moyens pour y répondre. La méthodologie des sciences expérimentales s’est beaucoup affinée. D’autre part, les statistiques économiques sont devenues sinon plus exactes, du moins beaucoup plus nombreuses qu’elles n’étaient. Cela a permis de faire passer l’économie politique de la phase axiomatique à une phase expérimentale. La question est usuellement posée de savoir s’il est possible de prévoir l’évolution des grandeurs économiques. Mais cette question n’est pas pertinente. Toute activité économique exige que des décisions soient prises en fonction d’un avenir prévu. Chaque investissement, chaque embauche suppose la prévision d’un débouché. Le choix concret n’est qu’entre une prévision implicite et une prévision explicite. La supériorité de la seconde sur la première n’est pas douteuse, même si les erreurs apparaissent plus clairement dans la procédure explicite. Certes, dans une petite entreprise, un homme peut faire intuitivement de bonnes prévisions qu’il n’a pas besoin d’expliciter. Mais lorsque la taille de l’entreprise atteint une certaine importance, nul ne peut avoir d’intuition qui lui permette de couvrir l’ensemble des besoins de prévision; et surtout, pour obtenir de nombreux concours humains, il faut que les objectifs soient explicités.

Plus délicate est la distinction entre prévision et planification (ou programmation). En principe, on s’efforce de prévoir ce qui est déterminé et qui, surtout, ne dépend pas de l’opérateur. On planifie ce qui dépend du «décideur». Pratiquement, on prévoit des recettes et on planifie des dépenses. Les recettes dépendent des autres, les dépenses de celui qui les décide. Les anciens États socialistes, dont les décisions étaient prises de manière centralisée, planifiaient plus qu’ils ne prévoyaient. À l’inverse, dans une économie de marché où la décision appartient aux particuliers-consommateurs, la prévision des comportements est le fondement de toute l’activité productrice. En fait, dès que l’ère des pénuries a été dépassée, les États socialistes ont dû inclure de véritables prévisions dans leur planification, tandis que les États libéraux ont toujours planifié les dépenses publiques qu’ils décidaient dans le cadre des budgets publics.

Prévision économique et prévision scientifique

La prévision économique a recours à une méthodologie qui n’est en fait qu’un ensemble de techniques. Sa fonction est d’éclairer des décisions, son terme (quelques mois ou plusieurs années) et la précision à laquelle elle doit tendre sont fixés selon les besoins du décideur. Deux catégories de décideurs ont besoin de prévision: d’une part, les hommes d’affaires et, d’autre part, les responsables politiques. Leurs besoins sont quelque peu différents; mais les méthodes mises en œuvre sont les mêmes pour éclairer les uns et le autres.

La prévision économique change de nature selon l’usage qui en est fait. La prévision purement objective, qui relève soit d’une autorité qui la garde secrète, soit d’intellectuels irresponsables, doit être distinguée de la prévision rendue publique par des responsables. En ce second cas, la prévision doit contribuer au succès de l’action et son caractère objectif se nuance, sinon toujours d’une coloration propagandiste, du moins souvent d’une orientation normative. Ce sont, évidemment, les prévisions publiées par les autorités qui font l’objet de la diffusion la plus large auprès de l’opinion; cela explique le scepticisme qui entoure souvent la prévision économique.

Bien que la démarche prévisionnelle en matière économique s’efforce d’être identique à celle des autres sciences expérimentales, il lui est cependant impossible de construire des expériences; on prend celles que l’histoire a fournies et on en tire des hypothèses. Si celles-ci sont justes, le cours des événements les vérifiera. Le physicien expérimente la validité de son hypothèse avant de l’ériger en loi et de la publier; l’économiste publie ses hypothèses et l’expérience se fait devant l’opinion. En contrepartie de cette difficulté, les économistes ont l’avantage de comprendre comme «de l’intérieur» des phénomènes qui ne sont que des comportements humains face à la rareté des biens.

Les professionnels de la prévision économique construisent à partir des mouvements économiques concrets deux mouvements théoriques qu’ils étudient de façon séparée: d’une part, la croissance ou développement (certains théoriciens établissent une distinction entre la croissance, qui serait seulement une augmentation quantitative, et le développement, qui serait une évolution qualitative; de toute façon la réalité observée est la même); d’autre part, l’oscillation conjoncturelle. La différence entre les deux est moins dans le terme, plus éloigné dans le premier cas que dans le second, que dans la nature même du phénomène. La prévision porte parfois sur des termes courts, en deçà de la perspective conjoncturelle: il y a alors plutôt extrapolation à trois mois que prévision conjoncturelle proprement dite. La prévision tente parfois de se porter au-delà de ce que l’économiste croit pouvoir éclairer; le terme de «prospective» paraît alors convenir.

Toute prévision scientifique, toute science expérimentale, se fonde sur une projection vers l’avenir. L’esprit humain ne saurait prévoir qu’en tirant des leçons du passé et en faisant appel à son imagination. Car s’il est certain que l’avenir ressemble au passé parce qu’il est construit par des hommes, il est clair qu’aucune époque, aucune situation n’est rigoureusement identique à la précédente. Les arrangements institutionnels ne sont jamais exactement les mêmes, et, surtout, les découvertes scientifiques ouvrent des possibilités sans cesse nouvelles.

En règle générale, la première prévision doit porter sur l’avenir à moyen terme, avec, si besoin est, un prolongement prospectif. La seconde prévision sera conjoncturelle, avec, éventuellement, une annexe à très court terme.

Prévision de la croissance

Toute économie, en temps de paix, bénéficie d’une certaine expansion. Selon les institutions sociales, elles-mêmes reflet des échelles de valeur de la population, et selon les découvertes scientifiques et techniques, cette expansion est plus ou moins rapide. Le premier problème prévisionnel porte sur le rythme de cette expansion. L’usage est de mesurer ce rythme par le taux de progression du produit national. Formellement, on apprécie une augmentation, mais ce taux de croissance exprime plutôt un rythme de transformation qualitative car, à mesure que le produit national augmente sa structure, sa composition se modifie, certains secteurs peuvent même être en recul absolu. L’usage quasi universel consiste à établir une prévision démographique qui permette de savoir de combien augmenteront la population des consommateurs et celle des producteurs, puis à faire une extrapolation, éventuellement corrigée, du rythme de progression du niveau de vie et de la production par tête. On dégage ainsi un rythme d’expansion.

Le rythme de progression de la production par tête traduit le désir du changement et l’aptitude à l’effort d’une population donnée. L’expérience des vingt années qui vont de 1950 à 1970 révèle que chaque nation possède un coefficient propre, qui est presque constant dans la majorité des cas. Toutefois, on admet que les pays tendent, malgré la permanence de caractéristiques nationales, à une certaine uniformisation et que les pays les plus en avance ont des taux plus faibles que ceux des pays plus attardés, dès lors que ceux-ci ont franchi un seuil de développement. C’est à partir de ces considérations que l’on corrige l’extrapolation des progrès antérieurs. Il faudrait aussi tenir compte des grandes décisions de politique économique, telles que l’ouverture aux capitaux privés étrangers d’un pays qui leur était fermé jusque-là.

Tout un effort scientifique est conduit pour prévoir, à partir de ces données, le rythme du développement. On élabore des «fonctions de production» [cf. PRODUCTION ET SURPRODUCTION] qui prévoient le rythme de croissance à partir des facteurs élémentaires que sont les forces de travail, l’investissement, le progrès scientifique, l’éducation, etc. Mais les défaillances statistiques contraignent les praticiens à ne faire guère plus que des extrapolations légèrement corrigées en fonction des données qualitatives. Cette méthode est justifiée parce que les hommes qui composent une économie nationale ne modifient que très progressivement leur attitude vis-à-vis du mouvement. Les ruptures dans l’attitude vis-à-vis du mouvement ne peuvent provenir que de véritables révolutions politiques et sociales qui changent les classes dirigeantes, ou au moins leur comportement devant l’expansion des richesses matérielles. La prévision de ces révolutions déborde évidemment le domaine économique.

La prévision de l’évolution économique d’ensemble est presque toujours accomplie, par les services gouvernementaux et par les organisations internationales, à terme de 5, 10, 20 ou 25 ans. Les grandeurs prévues sont, outre les données démographiques, les principaux agrégats des comptes nationaux. Ces prévisions servent de référence aux États pour leurs politiques budgétaires et aux entreprises pour les prévisions sectorielles qu’elles doivent élaborer, principalement pour guider leurs investissements et leurs embauches. La prévision sectorielle doit commencer par prévoir l’évolution d’un besoin, c’est-à-dire d’une demande. C’est, en effet, l’aspect le plus déterminé, le plus stable, le plus prévisible parce qu’il est commandé par les désirs des hommes. Il faut ensuite tenter d’imaginer comment ce besoin sera couvert éventuellement par des techniques plus ou moins rivales dont la part sur le marché pourra évoluer, notamment en raison des disparités de leurs coûts respectifs.

On sait que la plupart et probablement même la totalité des produits suivent au cours du temps une courbe qui monte d’abord très vite, puis comporte un ralentissement, un plafonnement, enfin une baisse. Mais cette vie peut être tantôt brève, tantôt très longue. La phase de progression dure jusqu’à ce qu’il y ait saturation du besoin, ou apparition d’un produit rival qui entraîne la baisse du précédent. L’usage le plus fréquent est d’extrapoler le marché d’un produit de manière exponentielle. Cette procédure se révèle généralement bonne, mais elle n’est pas universellement valable. Lorsqu’on extrapole par une formule qui tend vers l’infini, surtout si elle y tend rapidement, il faut assortir l’extrapolation d’une limite – une telle progression est probable jusqu’à telle date; il faut surtout se soucier de savoir si le ralentissement n’interviendra pas avant le terme de la période qu’il s’agit d’éclairer.

Plus le terme de la prévision est lointain, plus il est difficile de se fonder sur l’extrapolation et plus il faut se fier à l’imagination. On glisse ainsi dans le domaine de la prospective. Celle-ci implique des paris sur les évolutions technologiques, par exemple le rythme de baisse du coût de l’énergie nucléaire au cours des cinquante prochaines années. Mais une telle attitude implique aussi une connaissance de l’homme, une réflexion philosophique: elle ajoute des paris techniques à une philosophie de l’histoire; les débats sur l’avenir des concentrations urbaines, par exemple, versent dans l’idéologie dès que l’on s’écarte d’une attitude purement scientifique, attentive au probable et négligeant ses propres préférences.

Parmi les moyens de choisir entre les futurs possibles celui qui a la plus grande probabilité, le plus communément employé est un test de cohérence . On essaie de prévoir, indépendamment, diverses évolutions complémentaires et l’on s’efforce de voir si leur combinaison est vraisemblable, si le système envisagé est cohérent. Ainsi, on envisage comment le marché de l’énergie, prévu globalement, sera partagé dans un quart de siècle entre les formes d’énergie concurrentes et l’on ne retient que la vision d’un avenir cohérent. Mais si une hypothèse incohérente est invraisemblable, il n’en résulte pas a contrario qu’une hypothèse soit probable du seul fait qu’elle est cohérente.

On examine aussi les évolutions observées dans les pays les plus avancés. On admet ainsi que les économies se développent selon des processus identiques et que, pour savoir comment progresseront celles qui sont en retard, il faut étudier comment se comportèrent celles qui sont en avance. Cette approche est utilisable pour tous les pays, sauf pour celui qui fait figure de pionnier dans le domaine économique et technologique depuis déjà plusieurs générations: les États-Unis. Toutefois, on pourra imaginer que les régions dont le niveau de vie est le plus élevé (côte Est et Californie) préfigurent ce que deviendront les autres. Cette démarche est d’un très grand intérêt, et les services officiels de tous les pays y ont recours. Mais on ne peut se contenter d’une transposition pure et simple: bien que les développements de toutes les économies comportent des similitudes, il faut savoir y déceler des différences. La plus évidente est que le développement dans un monde ayant atteint un haut niveau de connaissance technologique est différent du développement antérieur. Ainsi, les pays sous-développés utilisent des récepteurs radio à transistors, alors que les Européens ignoraient la radio quand leur niveau de vie équivalait à celui de ces peuples. L’autre différence tient aux spécificités culturelles et sociologiques des peuples, spécificités qui ont pour origine des données tant climatiques que naturelles, mais aussi des données historiques.

En pratique, chaque problème sectoriel de prévision à long terme exige une méthodologie particulière qui est choisie moins en fonction de critères théoriques qu’en fonction des disponibilités statistiques. Là où les statistiques sont pauvres, force est d’user de modèles simplistes et de faire largement appel au bon sens éclairé par l’expérience de développements analogues. Là où les statistiques sont riches, comme en matière d’automobiles, voire de logements, on peut élaborer des prévisions où les chances d’erreur sont faibles et la précision suffisante vu les besoins.

La prévision de la croissance à long terme prend usuellement la forme d’une série de chiffres qui propose une hypothèse d’évolution future de la série de chiffres enregistrés au cours des périodes antérieures. On peut résumer cette prévision en indiquant le taux moyen de progression (ou de recul) qui résulte de la série imaginée pour l’avenir. Le plus souvent, on prévoit des volumes, mais on peut aussi prévoir des évolutions de prix et donc des évolutions à prix courant.

Ces prévisions à moyen terme doivent être révisées à mesure que le temps apporte des informations nouvelles qui infirment ou confirment la projection. Des révisions fréquentes sont en principe inutiles: elles ne seraient nécessaires que si les prévisions à moyen terme se révélaient régulièrement erronées. Les États ne révisent que rarement leurs prévisions, car celles-ci sont le fondement de programmes d’action auxquels ils entendent donner une certaine force en les maintenant stables. Les entreprises multinationales effectuent généralement des révisions annuelles, ou mieux bisannuelles, avec des prévisions qui se projettent de façon quasi permanente dans un horizon de cinq à dix ans.

En principe, il ne s’agit pas de prévoir exactement le chiffre des années ultérieures, mais celui qui serait atteint dans l’hypothèse d’une conjoncture moyenne. Il faut de plus, mais pour une période plus rapprochée, se demander comment la conjoncture «s’enroulera» autour de la tendance, c’est-à-dire si les réalisations seront au-dessous ou au-dessus de la ligne moyenne de longue période. L’analyse portant sur cinq ou dix années considère la fluctuation conjoncturelle comme un phénomène aléatoire; mais il faut ensuite prévoir cette oscillation.

Pronostic conjoncturel

La prévision conjoncturelle ne répond pas aux mêmes besoins que la prévision à moyen terme; elle doit éclairer au niveau des gouvernements les politiques monétaires et budgétaires, au niveau des entreprises les politiques de prix, de stocks et de trésorerie [cf. CONJONCTURE]. Alors que le phénomène du développement n’a jamais été essentiellement différent dans les nations à capitalisme d’État et dans celles où domine l’économie de marché, le processus conjoncturel est spécifique aux économies capitalistes. Il y eut aussi des oscillations dans les régimes socialistes, mais elles ne furent pas de même nature.

La prévision conjoncturelle comprend deux étapes. La première est l’observation et l’interprétation des faits, on l’appelle souvent la prévision du présent; elle comporte surtout un effort pour comprendre un ensemble complexe, et exige de ce fait la plus grande quantité de travail. Viennent ensuite l’élaboration d’un diagnostic et le choix d’hypothèses de politique économique qui débouchent sur le pronostic conjoncturel.

Observation et interprétation des faits

Des séries statistiques dites «chroniques» constituent une sorte de tableau de bord. Comme le diagnostic doit porter sur le passé très proche et non sur une situation révolue, on est conduit à utiliser des séries statistiques à cadence au moins trimestrielle, de préférence mensuelle, voire hebdomadaire.

Trois catégories statistiques existent. La première, de beaucoup la plus précieuse pour les professionnels, est constituée par les statistiques qui ne sont pas élaborées par l’étude mais forment le sous-produit d’opérations comptables ou administratives: recettes fiscales, production d’acier, nombre de chômeurs indemnisés, etc. Ces statistiques sont généralement établies avec un zèle constant et des méthodes bien connues. Toutefois, il leur arrive d’être défaillantes lorsqu’on change les réglementations (fiscales par exemple) à partir desquelles elles sont établies.

Une deuxième catégorie d’informations est donnée par des enquêtes périodiques dites de conjoncture (enquêtes très nombreuses en France et généralement répandues en Europe). Elles fournissent une excellente information sur l’opinion des agents économiques, mais leur interprétation est très délicate. Elles sont particulièrement utiles pour éclairer les aspects de la vie économique sur lesquels les statistiques classiques n’informent point par ailleurs.

La troisième catégorie est constituée par des indices exclusivement élaborés par des administrations publiques. Les indices de prix et ceux de production industrielle sont les plus classiques. C’est aussi dans cette catégorie qu’il faut ranger les comptes nationaux. Ceux-ci sont, en effet, la synthèse la plus complète et la plus systématique des statistiques existantes. Mais, en contrepartie de leurs avantages didactiques et synthétiques, ces comptes ont l’inconvénient de ne livrer leur véritable signification qu’assez longtemps après l’événement.

La qualité des matériaux statistiques, c’est-à-dire la continuité dans la procédure de leur élaboration et la rapidité dans la diffusion, est la première condition d’une bonne observation de la conjoncture. Il en est une seconde, qui est la capacité d’interpréter le tableau de bord. Celui-ci, en raison de la complexité des phénomènes, ressemble plus au tableau de bord d’un avion long-courrier qu’à celui d’une automobile particulière.

Pour bien interpréter une série statistique, il faut connaître la façon dont elle a été élaborée. Il faut aussi distinguer dans l’évolution des données ce qui est dû à des phénomènes saisonniers, ce qui l’est aux évolutions à long terme, ce qui est purement aléatoire, afin de dégager l’oscillation conjoncturelle proprement dite. De la série originelle à l’interprétation conjoncturelle, il y aura eu, de plus, des opérations d’élaboration mathématique et, finalement, de représentation graphique. Le matériel doit se présenter sous forme de graphiques qui font abstraction des variations saisonnières, d’où les aléas ont été écartés par un lissage et sur lesquels apparaît la tendance à long terme. Cette procédure est connue depuis la fin des années trente, mais ce n’est que depuis la fin des années soixante qu’elle s’est répandue et l’on peut considérer qu’une présentation classique est adoptée par toutes les institutions.

Diagnostic et pronostic

La prévision conjoncturelle proprement dite comporte deux temps, le premier à caractère plus scientifique, le diagnostic, le second qui relève du pari, le pronostic.

Le diagnostic est la description des aspects caractéristiques de la situation, c’est-à-dire, pour l’essentiel, le sens et l’importance du déséquilibre offre-demande, l’ampleur des stocks (marchandises, monnaies, disponibilités en forces de travail) et les orientations des agents économiques, particuliers et entreprises, dont les comportements sont déterminés par les lois de grands nombres. Ce travail est de nature purement scientifique. À ce niveau, les désaccords n’ont d’autre origine que l’insuffisance des moyens d’observation, d’où résultent certaines ambiguïtés dans le diagnostic. Le mot «diagnostic» est celui qu’utilisent les médecins; eux aussi éprouvent parfois une insuffisance de connaissance sur l’état du malade, insuffisance que l’on réduit aujourd’hui par des analyses de plus en plus nombreuses.

Mais en médecine le diagnostic débouche plus directement sur un pronostic qu’en économie. Car la probabilité est forte que la maladie détectée suive un cours normal et donc prévisible; certes, des complications peuvent survenir et, en particulier, tous les tempéraments ne réagissent pas de façon identique à une même affection. En conjoncture, on s’efforce aussi de se référer à une évolution normale. Ainsi s’interroge-t-on sur la date du prochain point de retournement: sommet conjoncturel ou reprise selon que la phase est ascendante ou descendante. Toutes les méthodes formalisées de prévisions conjoncturelles sont fondées sur une oscillation cyclique normale, sorte de moyenne des cycles antérieurement observés.

Les méthodes le plus connues sont celles des indicateurs avancés, celles des baromètres et surtout, depuis la fin des années cinquante, celles des modèles mathématiques.

Sous le nom d’indicateurs, on range trois types d’informations. Certains indices, appelés indicateurs rapides , sont en réalité des indices construits à partir d’un trop petit nombre d’informations pour qu’ils puissent être considérés comme aussi fiables que les indices proprement dits. En revanche, ils ont l’avantage d’être disponibles très rapidement; c’est dans cette catégorie qu’il faut ranger les indicateurs traditionnels que sont les wagons chargés par les chemins de fer, la consommation d’électricité, et des indicateurs d’utilisation plus récente, offres d’emploi publiées dans les journaux et commandes de carton. Ces indicateurs sont d’interprétation délicate, mais ils contribuent à aller de l’histoire du passé, que décrivent avec souvent deux mois de retard les indices, à la connaissance du présent. D’autre part, des études historiques ont montré que certaines grandeurs évoluent avant les autres; il y aurait ainsi des séries statistiques classiques qui constitueraient des indicateurs avancés et qu’il suffirait de suivre pour prévoir les évolutions, parfois de six à sept mois, d’autres grandeurs. La difficulté est que les avances ne sont ni régulières ni fixes.

Les chercheurs de l’université Harvard avaient conçu un baromètre qui était une combinaison de quelques indicateurs avancés et avaient montré que, si ce baromètre avait été disponible, il aurait permis de prévoir les diverses dépressions antérieures. Malheureusement, ce baromètre, mis en place en 1927, n’a pas prévu ni même enregistré la grande crise des années trente, ce qui s’explique par le fait que cette crise n’était pas comme les précédentes. Désormais, on utilise aux États-Unis une batterie d’une dizaine de séries statistiques qui servent d’indicateurs avancés; mais cette méthode ne donne pas des prévisions automatiques, car il est sans exemple que les indicateurs avancés annoncent tous la même évolution. Cette méthode perd alors l’automaticité souhaitée et se résout en un apport à un diagnostic conjoncturel qui doit prendre en considération les circonstances particulières à chaque moment. Enfin, certains indices sont construits pour être des indicateurs avancés. Il en est ainsi des indices de diffusion calculés aux États-Unis: il s’agit, en fait, d’une interprétation d’indices classiques, interprétation qui permet de prendre conscience assez vite des inflexions par une présentation «saisissante»; ainsi, en considérant la dérivée de la courbe, on met en lumière des évolutions auxquelles on risquait d’être inattentif dans une présentation banale.

Les modèles mathématiques de prévision sont beaucoup plus complexes, mais ils sont fondés sur la même hypothèse que les indicateurs avancés, à savoir une répétition systématique du phénomène cyclique.

Toutes ces approches sont éclairantes, mais aucune n’a été validée par le succès des prévisions qui en ont été tirées. Cela est dû moins aux insuffisances des procédures mises en œuvre qu’aux aspects historiques non répétitifs des cycles conjoncturels, dont l’influence, par rapport aux aspects normaux et répétitifs, est large. Il y a bien des similitudes entre les oscillations, mais il y a aussi et peut-être surtout des différences. Si les décisions des particuliers et des entreprises peuvent être prévues, sinon à l’échelle individuelle, du moins à l’échelle collective, les décisions des autorités monétaires et des gouvernements ne peuvent faire l’objet que de paris, non de prévisions scientifiques.

Finalement, la prévision conjoncturelle est constituée par un diagnostic scientifique et par un pari qui doit être explicite en ce qui concerne la politique conduite par les autorités. Seules ces dernières peuvent, en principe du moins, avancer des prévisions assurées. Mais elles ne sont pas toujours amenées à proclamer de façon précise l’évolution qu’elles prévoient et à laquelle participe leur politique. De ce fait, le besoin subsiste de prévisions conjoncturelles menées indépendamment des organismes gouvernementaux pour éclairer l’action des agents économiques privés. Pour les entreprises, la prévision de la conjoncture générale est nécessaire, mais non suffisante. Elle est indispensable parce que ce sont les mouvements généraux qui commandent les mouvements particuliers, sectoriels. Mais elle n’est pas suffisante parce que chaque secteur, chaque produit, suit une évolution propre, non seulement à moyen terme, mais aussi en conjoncture.

Il faut donc connaître les particularités conjoncturelles des branches dont on veut prévoir l’évolution, notamment en ce qui concerne l’amplitude de l’oscillation et les positions relatives des dates de retournement. Il est des produits très peu sensibles à l’oscillation, comme la consommation d’essence par les particuliers, et d’autres qui sont au contraire très fortement soumis à la conjoncture, comme les commandes de machines-outils. Il est des produits dont la conjoncture se renverse, change de phase avant les autres. On a ainsi des produits pour lesquels le processus est avancé, d’autres pour lesquels il est retardé; la prévision est naturellement plus facile pour les seconds que pour les premiers.

Mais comme ces régularités sont incertaines, il est nécessaire d’étudier les statistiques sectorielles dans le détail et, en particulier, de suivre l’évolution des stocks aux différents échelons. Un stockage élevé n’annonce pas nécessairement une baisse de production mais la suggère. En outre, de la conjoncture générale, on doit tirer prévisions sur l’évolution de la consommation des ménages, de la construction de logements, de l’équipement industriel et des marchés étrangers. On en déduira des conséquences sur l’évolution de l’écoulement des produits qui intéressent la firme. La prévision conjoncturelle, surtout au niveau des produits, est rarement rigoureuse. Mais l’essentiel est qu’elle soit meilleure que celle des concurrents. Elle constitue un des éléments et parfois l’élément déterminant de la stratégie des firmes.

La prévision économique systématique et explicite devient peu à peu une activité essentielle dans la gestion de l’économie, aussi bien au niveau des nations qu’à celui des entreprises. Mieux elle est faite, plus elle évite des gaspillages et épargne les «douleurs» sociales provoquées par les ajustements a posteriori.

La plupart des erreurs graves en matière de prévision économique ont pour origine le fait que l’homme est tenté de prévoir ce qu’il souhaite, parfois ce qu’il redoute, voire d’extrapoler ce qu’il constate.

Or, il faut avoir une attitude strictement objective en faisant abstraction de ses sentiments, désirs ou craintes, pour n’être attentif qu’à ce qui paraît le plus probable. Une telle position exige une discipline intellectuelle très stricte. L’effort vers la rationalité est d’autant plus nécessaire que l’expérimentation est impossible. D’autre part, la prévision économique ne peut être réservée aux seuls spécialistes, elle n’a de signification et de validité que dans la mesure où les spécialistes qui l’élaborent sont entendus des responsables qui décident. Cela implique que les «prévisionnistes» fassent un effort de présentation et que les responsables sachent choisir les conseillers dont les prévisions se réalisent le mieux et sachent les écouter.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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